L'homme qui voulait voir Mahona

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L'homme qui voulait voir Mahona

Message  shamallo le Sam 18 Mai 2013 - 13:55

Roman, de Henri Gougaud.

En moins d'un demi-siècle, dans une folle croisade d'or et de sang, une poignée de soldats espagnols, dressant des croix sur des pyramides de cadavres, font la conquête d'un nouveau monde. Une civilisation s'effondre, une autre va naître. Assoiffés de trésors, de légendes et de territoires inexplorés, des hommes prennent la relève.
1528. Une petite flotte de caravelles aborde les côtes de la Floride. Trois hommes survivent à l'expédition, anéantie par les naufrages, les épidémies et les flèches indiennes. Nunez Cabeca de Vaca, l'un d'eux, noble andalou, découvre, au lieu de l'Eldorado promis, des villages faméliques peuplés de primitifs candides, malades, profondément religieux. Au nom du Christ, ses compatriotes se livraient à des massacres. Au nom de Mahona, divinité de ces peuples, le conquistador apporte la paix, la guérison et l'amour.
Une extraordinaire épopée commence, à la fois récit authentique et oeuvre soulevée par la passion humaniste, le souffle de l'aventure et de la poësie, contée avec le style, l'art et la magie d'Henri Gougaud.

(Albin Michel, 2008, quatrième de couverture.)




Extraits.

Même dans le pire malheur, l'espérance est prompte à renaître. Je dis à mes compagnons que ces être là nous prenaient sans doute pour des dieux surgis de la mer, malgré notre dénuement, et n'avaient d'autres désirs que de nous honorer. Ils ne me répondirent pas, ils étaient trop las et souffrants, mais je les entendis marmonner quelques bribes d'actions de grâce.
Le soir tombait, le vent piquait encore méchamment, bien qu'il ait perdu de sa violence. Après une heure de marche par un sentier montant parmi des buissons et des arbres bas, j'aperçus, au pied d'un rocher, la lumière d'un feu sur lequel veillait des enfants. Les hommes qui nous accompagnaient nous invitèrent à nous y réchauffer. Je compris alors que ces jeunes Indiens qui le nourrissaient sans cesse de branches ne l'avaient allumé que pour nous. Leur sollicitude me parut si touchante et inattendue que me vinrent en bouche mille bénédictions. Pour la première fois depuis notre naufrage, tandis que je tendais mes mains glacées aux flammes, je pensai à frère Juan, à sa douloureuse bonté et à la honte qu'il avait éprouvée de voir ces êtres simples abandonnés à l'arrogante cruauté des troupes catholiques. "Par quel mystère ou quel miracle, me dis-je, peuvent ils se montrer aussi secourables envers des inconnus, ignorants comme ils le sont de la charité chrétienne?" Je tentai, par signes, de faire entendre à ces gens mon amicale gratitude. J'encourageai mes compagnons à faire de même, mais ils restèrent retranchés dans leur méfiance; Javier Astudillo nous dit qu'à son avis, si ces cannibales nous amenaient ainsi avec tant de prévenances, c'était pour nous sacrifier à leurs idoles, et sans doute nous dévorer. Les autres le crurent.
(Chapitre 4, pages 94-95.)


Hommes et femmes s'assemblèrent autour de la croix, et là, à ma stupéfaction, ils firent assaut de grimaces et de contorsions de bouffons. Les femmes, surtout, m'étonnèrent. Ce fut à qui exhiberait à la face du Christ Sauveur, ses seins ballottants, son nombril, son cul prestement dévoilé et ses déhanchements obcènes. On chatouilla ses jambes nues, on fit mine de soulever le voile de bois de Son ventre, on fit même cercle en riant, en battant des pieds et des mains, en encourageant les coupables, autour d'un vieux et d'une vieille qui mimèrent effrontément le jeu de l'âne sur l'ânesse devant Sa figure penchée. Ebahi, suffocant, je regardai mon hôte. Il riait beaucoup, lui aussi, il trouvait sa messe parfaite, inventive, comique à souhait. Des mains et de la voix il appelait le Christ, il lui disait sans cesse:
- Vois comme tes enfants sont joyeux, Dieu du Ciel, allons, quitte ta peine, viens t'amuser chez nous, viens danser, viens jouer, nous te ferons content!
Et me prenant par le bras, d'un air de conviction si simple et si confiant qu'il fit fondre mon coeur:
- Il faut être patient. Il a beaucoup souffert par la faute des hommes, il se méfie encore, il a peur d'avoir mal, il hésite, c'est bien normal. Mais un jour il acceptera de venir vivre parmi nous, il quittera le mauvais arbre et nous l'habillerons de neuf. Il sera notre ami, il n'aura rien à craindre, car nous sommes de bonnes gens. Dis lui cela, dis le lui donc! N'es tu pas né dans son pays? Vous parlez le même langage, il te comprendra mieux que nous.
Il me poussa du coude et désigna Jésus. Je bafouillai, je ris, je dis je ne sais quoi. Tant de mots me vinrent en bouche! Je n'osai en répéter aucun. Heureusement les chants, les flûtes, les tambours vinrent à mon secours. Leur vacarme se fit soudain si effréné que mes balbutiements s'en trouvèrent inaudibles. Hommes, femmes, enfants autour du Christ en croix se mirent à virevolter, à tituber, pris de vertige, à tomber les uns sur les autres. Le chef de tribu se leva. Chacun rejoignit sa cabane. Aurais-je vidé un tonneau de notre vin d'Andalousie, je n'aurais pas été plus ivre qu'au bout de cette étrange nuit, quand je m'abattis sur le ventre près d'une femme et d'un enfant, sur une litière inconnue.
(chapitre 9, pages 226-227.)


Dernière édition par shamallo le Lun 20 Mai 2013 - 5:17, édité 1 fois

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Re: L'homme qui voulait voir Mahona

Message  Francesca le Dim 19 Mai 2013 - 6:57

J' ce premier extrait shamallo !!

tu poursuis quand tu veux

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Re: L'homme qui voulait voir Mahona

Message  shamallo le Lun 20 Mai 2013 - 5:15

alien Où Henri Gougaud continue à regarder deux mentalités différentes.



Or, comme nous cheminions sous le vol lent d'un aigle(il nous accompagna jusqu'à la nuit tombée), me revint à l'esprit ce qu'avait dit Tulque de la vieille mourante et de son prochain voyage au pays des morts. Je m'en trouvai assez intrigué pour désirer savoir comment ces païens du bout du monde imaginaient l'au-delà. Je parlai à mon compagnon, pour l'inciter aux confidences, de notre foi en Dieu tout-puissant, de notre crainte du Jugement dernier, de l'enfer et du paradis. Il ne comprit pas le sens de ces mots. Je lui décrivis le séjour des bienheureux. Il s'en émerveilla comme d'un conte de grand-mère et me posa mille questions trop naïves et précises pour que je sache y répondre, ce dont il fut déçu. Je me risquai alors à lui représenter l'enfer. Cela me parut plus facile. Il s'en effraya grandement. Il me répondit que ce Père éternel qui condamnait ainsi les défunts à se consumer sur des brasiers perpétuels était d'une cruauté inimaginable, et qu'il était content de n'être pas de ses fidèles.
- Nos morts, me dit-il, sont mieux traités. Leurs ancêtres les accueillent et les accompagnent sur le chemin du Couchant, où sont les villages des âmes. Ils y vivent leur vie fantôme. Ils y sont heureux, malheureux, selon la bonté de chacun.
Je lui jetai un bref coup d'oeil, espérant qu'il allait poursuivre, mais non, il se tut, l'air buté, le regard droit planté au fin fond de la plaine. Je cheminai un long moment à côté de lui, en silence. J'avais envie d'en savoir plus. Je dis enfin:
- Ni toi ni moi, en vérité, n'avons la moindre idée de ce qu'il adviendra quand nous aurons quitté ce monde.
Il rit, tout étonné.
- Ce que demain matin, ce qu'à l'heure qui vient, ce qu'au prochain caillou il adviendra de nous, le sais tu, dis moi, petit frère?
Je lui répliquai que nous pouvions raisonnablement le prévoir. Il remua la tête. Il dit tranquillement:
- Mieux vaut ne pas s'en inquiéter. Ce qui fut, ce qui vient, deux songes. Entre eux, le ciel, la terre, la lumière de Mahona.
Il se remit à rire à petits coups traînards, comme il faisait toujours, l'air béat, vaguement niais. J'en fus agacé. Cet idiot-là, de temps en temps, semblait étrangement sensé. J'eus envie de lui demander quelle sorte d'homme il cachait derrière sa mine naïve. Je lui dis:
- Qui est Mahona?
Il répondit:
L'Esprit de vie. Les aigles, les herbes, les gens, tous les êtres sont ses enfants.
- Est il éternel?
- Sûrement. Du moins tant que je suis vivant.
Et il repartit d'un grand rire. Je me renfrognai. Il s'en aperçut.
- Si tu es sombre, me dit-il, tu obscurcis aussi le monde, et tu ne peux rien voir de Lui.
- Et que vois tu, toi?
- Mille choses, des signes, des petites pluies quand il fait soleil sur les têtes.
Je risquai, le coeur remué:
- Comment as tu pu voir que je savais soigner?
Il fit effort pour me répondre, hésitant, pesant chaque mot:
- Ta gravité est amusante, tu ne sais pas que tu es fort. Tu es comme le loup qui trotte. Les Esprits aiment bien rôder autour de toi. Quand je suis attentif, je devine des choses, je les flaire, je les attrape, je les caresse et elles me parlent.
Cela ne me satisfit pas. Que voyait il exactement autour de moi, sur ma figure? Je l'interrogeai. Rien n'y fit. A mes insistantes demandes il n'opposa plus désormais qu'une mauvaise volonté vaguement joueuse et gênée. Je tentai de l'aiguillonner. Alors il s'enferma dans une mélopée qu'il ne cessa de fredonner, le nez au vent, jusqu'à la nuit.

Chapitre 5, pages 133-134-136.

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